Mireille Rochas

Nous commençons avec Mireille Rochas la présentation de quelques notices extraites du dernier tome paru du Maitron

ROCHAS Mireille [née DAVINI Mireille]
Née le 10 janvier 1916 à Marseille (Bouches-du-Rhône), morte le 31 décembre 2008 à Marseille ; institutrice (1936-1941 puis 1944-1976) ; militante syndicaliste (SNI).

Mireille Rochas en 1997

Mireille Rochas et Mathieu Lovichi décembre 1985
Ses parents, Joseph Davini né à Capannori (Italie) le 30 janvier 1863 et Assunta (Asemption) Lazzarini née à Lucca (Italie) le 12 août 1875, étaient tous deux ouvriers, manutentionnaires à la raffinerie de sucre de la Belle-de-Mai. Elle grandit dans ce quartier populaire de Marseille, dans une petite maison d’un étage qui donnait une ambiance de village à la cité phocéenne : « Il n’y avait pratiquement pas de voiture, on allait à pied à la mer, le soir on prenait le frais devant la porte… » se souvenait-elle dans un entretien réalisé vers 2004. Après avoir fréquenté l’école communale de son quartier, puis pendant quelque temps l’école privée dont elle conserva d’assez mauvais souvenirs, elle obtint le certificat d’études primaires. Elle prolongea ses études vers l’enseignement primaire supérieur en fréquentant le cours complémentaire, annexé à son école élémentaire, puis le collège Edgar Quinet à l’issue duquel elle obtint le brevet supérieur.
Pour cette fille d’ouvriers italiens, devenir institutrice correspondait à une vraie promotion sociale et dans la rue des Bonnes Grâces « tout le monde était fier [d’elle]… ». Mireille Rochas obtint en effet un premier poste d’institutrice lors de l’année scolaire 1935-1936 et adhéra immédiatement au Syndicat national des institutrices et instituteurs. La section départementale du SNI était alors dirigée par Marcel Babau et Louis Malosse.
En 1940, après deux années de remplacement effectuées dans les écoles de Noves et Gémenos, elle passa son certificat d’aptitude professionnelle à l’école du Canet (quartier du XIVe arrondissement de Marseille), peu avant le 10 juillet, lorsque les députés et sénateurs votèrent les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain. A la rentrée d’octobre 1940, après quelques journées seulement effectuées dans une classe du bassin minier de Gardanne, l’Inspecteur d’académie la convoqua. L’une des premières dispositions du gouvernement du Maréchal Pétain était d’éliminer de la Fonction publique tous ceux dont le père était étranger. Mireille Rochas savait déjà de quoi il s’agissait : « déjà des bruits couraient… ». Durant l’été, le régime de Vichy avait promulgué la loi du 17 juillet précisant que « nul ne peut être employé dans les administrations de l’État, des départements, communes et établissements publics, s’il ne possède la nationalité française, à titre d’origine, comme étant né de père français ». Dans les jours qui suivirent, l’Inspection académique des Bouches-du-Rhône fit paraître une déclaration, mettant à exécution le texte du 17 juillet, et qui précisait : « Les instituteurs et les institutrices titulaires, stagiaires, intérimaires ou suppléants, dont le père n’est pas né français, sont invités à soumettre d’urgence leur cas à l’Inspection académique, s’ils ne l’ont déjà fait… ». Une fois entrée dans le bureau de l’Inspecteur d’Académie, celui-ci l’interrogea quant à la nationalité de ses parents. Venus de Toscane, le père et la mère de Mireille Rochas s’étaient installés à Marseille depuis plus de quarante ans auparavant. Bien que sa mère ait engagé une procédure de naturalisation. l’Inspecteur lui signifia qu’elle ne serait pas réembauchée : « Je me souviendrai toujours de ses paroles :’’Vous n’avez aucune circonstance atténuante’’ conclut-il ».
A l’instar des autres enseignants et employés chassés de la Fonction publique, Mireille Rochas, qui avait un enfant à charge, chercha un autre travail. La solidarité de sa famille ne fit pas défaut ; en revanche ses collègues lui parurent plutôt indifférents. Elle apprit rapidement la sténo et fut engagée dans une banque dans laquelle, selon ses souvenirs, se trouvaient de nombreux « indésirables », réprouvés comme elle. Entre octobre 1941 et novembre 1944 elle fut donc employée à la banque Rosa, située à Marseille.
Après la Libération, en novembre 1944, une ordonnance rétablit dans leurs droits les fonctionnaires révoqués par le régime de Vichy. Le nouvel Inspecteur d’Académie la rappela. Elle fut enfin titularisée, et si elle reçut un rappel, l’administration prit soin de défalquer le temps où elle avait travaillé à la banque. Arrivée dans le quartier de Sainte-Marthe lors de l’année scolaire 1952-1953, elle effectua l’essentiel de sa carrière d’institutrice à l’école de la rue Berthelot puis au boulevard Ricoux.
Son mari, Louis Rochas (1904-1955), était instituteur et membre du Parti communiste français. Mireille Rochas, sans avoir jamais adhéré à ce parti, en était « compagnon de route ». Elle milita au SNI et à la Fédération de l’Éducation nationale, d’abord dans le courant "cégétiste", qui rassemblait les partisans du maintien de la fédération dans la CGT depuis le congrès de 1948. Après la guerre et jusqu’au début des années 1960, elle votait avec la majorité départementale que l’on désignait désormais, dans les congrès du SNI, comme "tendance des Bouches-du-Rhône" (la motion déposée au nom de la délégation des Bouches-du-Rhône rassemblait le courant « cégétiste » dans le même vote et lui permettait de mesurer son influence). Peu avant la fin des années 1960, elle continua à militer dans ce courant qui finit par choisir l’intitulé « Unité et Action ». Elle fut tout au long de ces années d’enseignement, et au-delà - comme institutrice retraitée à partir de 1976 - membre du conseil syndical de la section départementale du SNI. Elle y manifesta pendant longtemps, une sincérité et une certaine fougue, exigeante en matière de justice sociale, de démocratisation de l’école (« pour une école du peuple ») et de défense intransigeante de la laïcité.
SOURCES : Arch. Dép., 42 J 1 293, Fonds de la FEN et du SNI des Bouches-du-Rhône, 1945-1977. — Bulletin du syndicat des institutrices et instituteurs des Bouches-du-Rhône. — Entretiens avec la fille de la militante et réponse au questionnaire, 5 février 2013, 12 février 2013 et 5 avril 2014. – Fenêtres sur cour, revue du SNUipp, article de Jean-Louis Escalère : « Radiée en 1940 sans aucune circonstance atténuante », mars 1997.
Gérard Leidet