Des idéaux à l'épreuve de la Grande guerre

C'est le titre qu'a choisi l'auteur de l'article de La Marseillaise qui rend compte de la présentation à Martigues le 11 octobre de l'ouvrage sur le mouvement ouvrier provençal et la Grande guerre.

L'éclairage des historiens de «Promémo», Gérard Leidet et Bernard Régaudiat, sur le mouvement ouvrier provençal en 1914- 1918.

Dans la floraison d'ouvrages sur la« Grande guerre» liée au centenaire du premier conflit mondial, le livre coordonné par Gérard Leidet (*) apporte assurément un éclairage différent. La conférence donnée mardi par Bernard Régaudiat et Gérard Leidet à la Médiathèque de Martigues dans le cadre des initiatives organisées par la Ville sur 14-18 en fut une riche illustràtion.
Un siècle après, demeure la question cruciale : comment le mouvement ouvrier européen a-t-il pu se rallier très majoritairement à cette apocalypse annoncée sur laquelle Jean-Jaurès avait alerté, jusqu'à son dernier souffle? « Quand la guerre- est là, en août 1914. ce qui va l'emporter c'est ce que Poincaré appelle l’Union sacrée » résume Bernard Régaudiat. Une « union sacrée » à laquelle Léon Jouhaux, secrétaire général de la CGT de l'époque va se rallier. De l'hystérie nationaliste des Maurras et Barrès jusqu'aux républicains sincères qui croient en une guerre courte contre l'empire allemand, chacun a, au fond, ses raisons d'accepter ce qui se présente sous les traits de l’inéluctable. Sauf une minorité que le remarquable travail des historiens de Promémo permet de sortir de l'oubli. « Une partie du syndicalisme enseignant a défendu le pacifisme » soulignent les deux chercheurs. Gérard Leidet retrace les itinéraires de ces hommes et de ces femmes de la région qui ont refusé la course à l'abîme : Ismàël Audoye, fondateur de la revue L'École émancipée en 1910 (un courant de la FSU actuelle porte encore ce nom), Hélène Brion, la militante anarchiste Henriette Isambard, François Mayoux et son épouse Marie qui écrit: « la tête haute, nous irons, pour nos idées, prendre place dans les prisons de la République». Ou Alexandre Blanc, militant socialiste puis communiste qui « refuse de voter les crédits de guerre » et deviendra député du Vaucluse. André Chalopin sera, lui, une des 8000 victimes que le conflit fera chez les 35 000 instituteurs de l’époque: « il meurt au front après avoir été traîné dans la boue par Maurras et Barrès, il fait partie des gens qui ont affronté cette guerre contre leurs idéaux».

Toute la complexité d'une période
Bernard Régaudiat et Gérard Leidet ont montré la complexité des parcours individuels (Marcel Cachin, partisan de l'« Union sacrée» sera plus tard dirigeant national du PCF, un parti créé sur le constat de la faillite de la Deuxième Internationale) et toutes les contradictions de cette période: Alors que le premier semestre de l'année 1914 a connu, à Marseille, « autant de grèves que lors d'une année normale, les travailleurs marseillais restent quasiment amorphes lors du déclenchement de la guerre, contrairement à ce qui s 'est passé à Paris ou à Lyon » précise Bernard Régaudiat.

Pour l'historien, l'hétérogénéité de la classe ouvrière et la répression expliquent les difficultés de mobilisation durant les premières années de la guerre : «  dans la même usine ou sur les quais à Marseille se côtoient hommes, femmes, travailleurs coloniaux, immigrés, prisonniers de guerre, jeunes sortis de l 'obligation scolaire, affectés spéciaux». C'est aussi la période où « l'arbitraire des petits chefs est à son maximum avec une surveillance liée à l'état de siège ».
Si l'on ajoute à cela «la suspension de la démocratie jusqu'en décembre 1914, avec la vacance du Parlement», « la grève passible du conseil de guerre», le jugement porté contre les soldats méridionaux du 15ème corps, en septembre 1914, «accusés d'avoir fui devant l'adversaire» ou «la pression morale sur les ouvriers non mobilisés, qualifiés d' «embusqués» ... on comprendra que la combativité ouvrière se soit surtout manifestée en 1917-1918, « années mouvementées sur le plan social » . Des années où la croyance en une guerre courte n'avait plus court, où le déluge de fer et de feu avait, depuis longtemps fait son oeuvre sinistre.
Jean-FrançolsAmichand agmartigues@lamarseillaise.fr

(*) Le mouvement ouvrier provençal à l 'épreuve de la Grande guerre. Union sacrée, pacifisme et luttes sociales (Editions Syllepse)