Le 1° mai les 127 printemps

Gérard Leidet a donné cet interview à La Marseillaise le 30 avril

1er mai, les 127 printemps…
Quelle est l'origine du 1er mai?
- Il y a tout d’abord les origines américaines qui se déclinent en deux temps. Les syndicats américains formulent les premiers, en 1884, le choix décisif à l’échelle des Etats-Unis : la date d’une manifestation ouvrière, le premier mai. Avec pour but, la journée de huit heures, et pour moyen le chômage volontaire. Surviennent ensuite les événements tragiques de 1886-87 (meeting, bombes et fusillades à Chicago le 4 mai 1886, sur la lancée des manifestations du premier mai) ; mais aussi et surtout la pendaison, en novembre 1887, de quatre militants anarchistes désignés comme « responsables » de l’explosion d’une bombe1. Le sacrifice des « martyrs de Haymarket », évoqué en termes quasi religieux se transmet alors dans la vieille Europe.
Cependant, c’est d’un congrès socialiste européen que jaillit l’initiative internationale prise lors du congrès « marxiste » qui se réunit à Paris, salle Pétrelle, en juillet 1889 à l’occasion de l’exposition universelle. Le congrès approuve et reprend la date suggérée par l’Américan Fédération of Labor : le 1er mai 1890. Il décide une manifestation en faveur des « 8 heures », voilà pour l’héritage…
De quelle manière sa "célébration" a-t-elle évolué? Et qu'en est-il de sa dimension internationaliste?
Ce congrès confère deux dimensions nouvelles : la manifestation sera internationale et elle sera orientée en direction des pouvoirs publics. La vision est ici fort différente des « journées révolutionnaires à l’ancienne ». Ainsi les premiers 1er mai prennent acte des possibilités offertes (notamment en France et en Angleterre) par la loi et le régime parlementaire ; en même temps la perspective mondiale dans laquelle ils s’insèrent confère une certaine « modernité » : tous les travailleurs sont frères. On ne chante pas encore l’Internationale2 ; mais cela va devenir possible avec les 1er mai à venir…
La journée du 1er mai va presque aussitôt donner une langue commune aux travailleurs du monde entier. En France cette journée devient un rendez-vous syndical majeur et le demeure durablement. Subvertie par le régime de Vichy puis légalisée par la IVe République, elle évolue ensuite au gré des divisions syndicales ou de l’unité…
Il prend cette année - et ce n'est pas la première fois - un relief singulier au regard des échéances électorales.
Vous avez raison, le 1er mai 2017 se situe, après tant d’autres, dans l’entre-deux tours d’un scrutin présidentiel ce qui ne constitue pas en soi une nouveauté ; chacun garde en mémoire le très singulier 1er mai 2002, inscrit dans une mobilisation citoyenne exceptionnelle dans laquelle un certain antifascisme fut réactivé3 par la gauche syndicale et politique… Quinze ans plus tard, la situation semble radicalement différente : la mobilisation contre le Front national - dont la présence au second tour n’a pas été cette fois-ci une surprise - semble quelque peu assourdie…
On peut espérer toutefois que ce 1er mai à venir4- et les suivants – redevienne l’un des derniers bastions du rêve en politique ; et que la journée internationale des travailleurs, toujours emblématique, renoue avec les espérances sociales du passé restées inachevées et en attente d’être réactivées5

Gérard Leidet - Président de Promémo (Provence mémoire et monde ouvrier) –

1  À la suite de cet attentat, cinq syndicalistes anarchistes sont condamnés à mort (Albert Parsons, Adolph Fischer, George Engel, August Spies et Louis Lingg) ; quatre seront pendus le vendredi 11 novembre 1887 (connu depuis comme Black Friday ou « vendredi noir ») malgré l’inexistence de preuves, le dernier (Louis Lingg) s’étant suicidé dans sa cellule. En 1893, ces anarchistes furent innocentés et réhabilités par le gouverneur de l'Illinois…
2 Dont la musique vient d’être composée à Lille , en 1888,  par  l’ouvrier et musicien belge Pierre Degeyter.
3 A Paris, comme dans de nombreuses villes, la CGT, la CFDT, la FSU, l’UNSA, le groupe des 10, le MRAP, l’UNEF, SOS racisme , la JOC, la Ligue des droits de l’Homme et les partis de gauche ratifièrent l’appel à manifester « pour le progrès social et faire barrage à l’extrême droite ».
4 Le 1er mai 2017, cependant, la CGT, FO et la FSU défileront ensemble pour faire « barrage au Front national », mais aussi « pour le progrès social », a affirmé le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez.
5 Enzo Traverso, Mélancolie de gauche, la force d’une tradition cachée, (XIXe-XXIe siècle),  Ed La découverte, 2016.


 

 

Pour aller plus loin…

 

  • Maurice Dommanget, Histoire du premier mai, Ed SUDEL, 1953, rééd. Le mot et le reste, 2006, (préface de Ch. Jacquier).
  • Georges Séguy, 1er mai, les 100 printemps ; Messidor-Ed. sociales, 1989.
  • Le 1er mai (présenté par Miguel Rogriguez), coll. Archives Galiimard-Julliard, 1990.
  • Fourmies et les premier mai (dir. Madeleine Rebérioux), Ed de l’Atelier1994.
  • Danielle Tartakowski, La part du rêve, histoire du 1er mai en France, Hachette-Littératures, 2005.