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Lucienne Brun

Hommage à Lucienne Brun


Lucienne Brun vient de nous quitter. (6 janvier 2020)

A la militante du PSU et à celle qui fut l’une des fondatrices du MLF à Marseille, au lendemain de 1968,
A celle qui consacra aux quartiers Nord toutes les ressources de son militantisme et de son engagement dans le christianisme sociale en fondant en 1992 Cap au Nord l’association de défense du cadre de vie de ces quartiers,
A celle qui fit découvrir dans ses balades urbaines les richesses de l’église Saint Louis, construite dans les années 30 et par ailleurs berceau de l’expérience des prêtres-ouvriers à Marseille,
nous voulons rendre hommage

L’ouvrage que Lucienne Brun a écrit en 2008 Sur les traces de nos pas a fait date. Livre de mémoire, il fait revivre à travers des témoignages les profondes mutations sociales qu’ont connu ces quartiers ouvriers.
Quelques années plus tard , à l’occasion des 80 ans de la FSGT, elle donnait un autre ouvrage important L’esprit de la FSGT qu’elle présenta aux manifestations organisées, à Martigues en particulier, en compagnie de notre regretté Rémy Nace. Là aussi, il s’agit dans cet ouvrage de rétablir la dimension profondément humaine du sport populaire à laquelle s’est consacrée et se consacre toujours la FSGT.


 

Que Lucienne soit remerciée pour sa générosité et Promemo veut poursuivre cet hommage en reproduisant cet article qu’elle avait donné à notre revue (N° 18) en 2017, faute d’avoir pu l’inscrire dans l’ouvrage « Marseille port d’attaches » à la suite d’un contretemps.

Sur les traces de nos pas

« J’ai toujours pensé qu’écrire était une chance. Parler aussi. Et que cette chance impliquait de retransmettre la parole de ceux qui ne sont pas en capacité de parler ou d’écrire. Et qui ne l’ont jamais été.
Je n’avais pas d’autre ambition en entreprenant « Sur les traces de nos pas ». Nulle prétention à théoriser quoi que ce soit, ni à l’objectivité et à l’exhaustivité de l’historien. Simplement l’envie d’être une passeuse d’histoires. De mettre par écrit ce qu'on me racontait. Non pas en absorbant les diverses paroles dans ma propre écriture mais en essayant d’inventer, pour chaque récit, l’écriture qui rendrait le mieux les émotions et la posture de vie de celui qui racontait. J’écoutais, je ré-écoutais mes enregistrements. Il y avait ceux qui parlaient avec des points d’exclamation et ceux qui parlaient avec des points d’interrogation ou des points de suspension. Et, fidèle, mon ordinateur reproduisait des points d’exclamation, de suspension ou d’interrogation… ou des mots qui n’avaient jamais existé dans aucun dictionnaire. Quand l’empathie se substitue à la grammaire, le bonheur est total. C’était ma première expérience de ce type et elle m’a comblée.
Mais il m’est arrivé autre chose  pendant que je faisais ce livre. J’ai vu un tableau se composer, touche après touche.  Un tableau qui peignait toute une société. Histoire après histoire, c’était une grande fresque qui s’étalait : la peinture de la société ouvrière telle que l’ont connue nos parents, nos grands-parents et nos arrière-grands-parents.
Certes, je n’avais pas choisi tout à fait au hasard le quartier où je voulais recueillir mes récits. Le sous-titre disait « le quartier né entre Saint-André et Saint-Louis ». C’est que, jusqu’au milieu du XIX° siècle, ce quartier est un simple trou dans l’urbanisation de Marseille, entre les noyaux villageois de Saint-André et de Saint-Louis. C’est une aimable campagne plantée de vignes et d’oliviers, quelquefois de cultures maraîchères, et émaillée de très nombreuses bastides, villas et maisons de maîtres. Toutes sont pompeusement appelées « châteaux » et sont des résidences secondaires où la bourgeoisie marseillaise vient passer ses week-end en élégante compagnie.
Et puis, brusquement, autour des années 1850, trois évènements vont totalement bouleverser le paysage :
-  En 1848, l’arrivée de la voie PLM.
- En 1850, l’invention de la tuile mécanique qui va permettre d’exploiter à grande échelle les gigantesques gisements d’argile découverts à l’occasion des chantiers de la voie ferrée.
- En 1852, enfin, dans les wagons de chemins de fer, les minerais du Gard qui vont permettre la création des Hauts Fourneaux de Saint-Louis.
Terminée l’ère des bastides. C’est l’ère des usines qui commence : tuileries, fonderies, lamineries, savonneries, huileries s’installent les unes après les autres. Et avec les usines arrive, vague après vague, une population immigrée toujours plus nombreuse. Les Italiens d’abord, bien sûr. Mais on trouve aussi, dès le début du XX° siècle une importante immigration espagnole et kabyle. Slimane Azzoug m’a expliqué  comment son grand-père jouait dès 1930 le rôle d’intermédiaire entre les employeurs des tuileries et la Kabylie : “François Giustinelli, le directeur, quand il avait besoin d’ouvriers, lui disait :
– Envoyez moi deux ouvriers, trois ouvriers…
… Il envoyait des télégrammes en Kabylie et les ouvriers arrivaient.”
A l’immigration économique vient s’ajouter l’immigration politique. En réalité, ce quartier a constitué un territoire-refuge sur la presque totalité du  20° siècle. À côté des Italiens, des Espagnols et des Maghrébins venus chercher du travail, il a vu l’arrivée des Arméniens fuyant le génocide et l’arrivée d’autres Espagnols fuyant, cette fois, la guerre civile et le régime de Franco, l’installation de gitans dans la phase de sédentarisation et de pieds-noirs dans la phase de décolonisation… La mémoire de ce quartier est faite de ces parcours multiples qui se rejoignent là, souvent après bien des drames et bien des épreuves. Il constitue en fait, sur un peu plus d’un siècle et un peu moins de trois kilomètres carrés, un observatoire idéal de la construction et de la déconstruction d’une société ouvrière majoritairement née de l’immigration. C’est ainsi que je suis partie à la découverte de ce qui reliait entre eux les gens que je rencontrais, de la société et de la culture qu’ils avaient créées et de ce qui faisait sens dans cette culture.
Tous ces gens, bien sûr, sont des ouvriers et des ouvriers qui ont tous du travail. Ouvriers des tuileries, cheminots, ouvriers de la sucrière, dockers et ouvriers de la réparation navale … C’est le travail qui est le ciment social par excellence et la valeur fondatrice de cette société, d’autant plus que le mode de logement facilite les regroupements et que les liens familiaux et amicaux interviennent au moment de choisir un travail : on est docker ou ouvrier des tuileries de père en fils avec un savoir-faire et un milieu professionnel qui relient les générations entre elles.
Pas de problème, donc, pour trouver du travail. La difficulté majeure, c’est le logement. On a de la peine à imaginer les difficultés que rencontrent les nouveaux habitants pour se loger : occupation de logements vétustes et insalubres, sous-location de caves, squats, constructions provisoires, maisons érigées sur le moindre bout de terrain libre, quel qu’en soit le propriétaire. C’est la situation que décrit Émile Temime : “Au nord, un nouvel habitat se faufile, en fonction de l’emploi portuaire et industriel. Entre les anciens villages, suivant d’étroits chemins de banlieue, créant ou renouvelant cette ville-campagne accueillante aux étrangers, avec ses maisons basses posées de façon désordonnée, se construisant et se défaisant au gré des nécessités du moment. La cité populaire [...] s’ouvre encore sur de vastes espaces de liberté où subsistent des fermes et des zones difficiles à caractériser, provisoirement habitées, rapidement délaissées”(1)
Les témoignages de cet habitat de fortune ne manquent pas. On se souvient de cabanes où vivaient des kabyles dans le creux de la tuilerie du Pilot. Au Pradel, c’était des espagnols qui vivaient dans un bidonville de planches et de sacs de jute. En haut du chemin de Ruisseau-Mirabeau, toute une rangée de petites maisons auto-construites portait le nom de rangée des espagnols.
En bas du chemin de Ruisseau-Mirabeau, les Arméniens construisent des maisons qui auront une certaine pérennité puisque, largement détruites pendant la guerre, elles seront réoccupées et reconstruites immédiatement après. Il s’agit de maisons construites en dur, mais bâties par les immigrés arméniens eux-mêmes avec des matériaux de récupération, pour l’essentiel des briques et autres matériaux récupérés dans les bombardements. Ils s’étaient installés sur des terrains libres, sans aucune espèce d’autorisation, ce qui posera des problèmes de dédommagement, naturellement, quand les maisons seront détruites en 1976 pour la construction de l’autoroute A55.
Quelquefois, les Tuileries construisent des logements pour leurs ouvriers, mais le plus souvent elles se contentent de racheter une ancienne maison de maître, et de la diviser en petits appartements. Chaos urbain, certes, mais dans les interstices duquel une société se construit, avec ses traditions, ses signes de reconnaissance et quelquefois sa hiérarchie. C’est ainsi que Slimane Azzoug, évoque en ces termes l’installation d’une trentaine de familles kabyles dans l’ancien château de la Viste : « C’était le paradis… et qui ne coûtait rien parce que nous étions toujours logés par les Tuileries. Là aussi, les kabyles avaient pris la place des italiens. C’était l’ascension sociale normale. »

Nous sommes donc jusqu’ici dans de l’habitat ouvrier qui s’improvise ou que les patrons d’usines improvisent. Le premier habitat social de Marseille, la cité Saint-Louis, y est construit en 1926. Mais, si l’événement marque une étape importante dans l’histoire du logement, il ne suffit pas en lui-même à modifier la situation d’ensemble : 218 logements quand il en faudrait des milliers !


Il faudra attendre les années 50 et le grand programme de construction entrepris par Gaston Defferre pour que la donne soit totalement changée, transformant du même coup le paysage. C’est le démembrement du grand domaine de la famille Consolat qui fournit pour l’essentiel la réserve foncière nécessaire aux cités HLM et aux copropriétés dont la construction va s’échelonner entre 1952 et 1970.
Le regard que nous portons aujourd’hui sur ces grandes cités serait injuste si nous omettions l’émerveillement que ces logements neufs ont suscité chez leurs premiers occupants. “C’était tout neuf à l’époque et il y avait une salle de bains !” (G. Molino) ; “… et je peux vous dire que j’ai été drôlement contente d’avoir cet appartement quand nous nous sommes mariés. C’était un événement. Nous étions allés visiter de vieux appartements : c’étaient des taudis” (J. Sappei).

Une autre grande caractéristique de cette société, c’est sa continuité. Chaque vague d’immigration vient ajouter une nouvelle couche à la population sans modifier profondément les couches antérieures. Paradoxalement, alors qu’elle est issue de bouleversements gigantesques (génocide, guerre, migrations de la misère), ce qui la caractérise, c’est la stabilité. Parce qu’il s’agit d’une culture-refuge. Imaginez des gens venus de la campagne française ou de tout le pourtour méditerranéen, chassés de chez eux par d’indicibles calamités et qui trouvent ici un ancrage, c’est-à-dire d’abord du travail. Et qui se logent comme ils peuvent. Et qui fondent des familles. J’ai rencontré des gens qui venaient d’Afrique du Nord, d’Espagne et d’Italie et qui n’avaient plus jamais bougé de ce quartier dans lequel ils avaient fait leur trou, transmettant à leurs enfants ce besoin de sécurité, cette volonté d’être de quelque part.
Stabilité géographique, certes, mais aussi stabilité sociale. La culture que j’ai découverte ici  a peu changé de la fin du XIX° siècle jusqu’à la seconde guerre mondiale et elle a encore perduré jusqu’aux grandes fermetures d’usines de la fin des années 70.
Cette société conserve pendant très longtemps son caractère de ruralité. Très avant dans le XX° siècle, alors qu’un certain nombre de grandes cités sont déjà construites. La plupart des immigrés qui viennent ici à la recherche de travail, sont d’origine rurale. L’adaptation est d’autant plus facile que l’espace ne manque pas: il suffit que ces ex-paysans aient un bout de terre à leur disposition pour qu’ils le cultivent. D’où la pratique des jardins ouvriers, dits jardin Pétain. On cultive ses fruits et ses légumes, mais on a aussi des poules et des lapins, quelquefois même une chèvre dont on consomme le lait en vendant le surplus.
Les loisirs sont influencés par tout cet espace disponible : on se promène en famille, on profite des collines et de la mer mais aussi des vestiges des anciens grands domaines, celui des Consolat et celui des Foresta en particulier. On pique-nique, on ramasse, on cueille, on pêche, on chasse, autant de savoir-faire qui se transmettent, eux aussi, d’une génération à l’autre. Les loisirs sont collectifs ou familiaux et ce sont des loisirs gratuits.
Le travail comme valeur première et comme ciment social, la nature comme source inépuisable de liberté, de convivialité et de loisirs généreusement offerts. Autant de caractéristiques qui permettent de comprendre pourquoi cette société n’a pas résisté aux deux séismes qui se sont abattus sur elle au cours de ces quarante dernières années : la destruction du travail mais aussi le bouleversement total du cadre de vie.
Il ne s’agit pas ici de nostalgie et de passéisme car il faudrait regretter du même coup le travail pénible, les salaires de misère et les logements insalubres. Mais, comme toujours, le passé permet de jeter un coup d’œil plus lucide sur le présent. Il permet en particulier de s’interroger sur les conditions qui permettent à une société d’exister, sur ce qui lui donne du sens et lui permet de demeurer en équilibre. »


Lucienne Brun

(1) EmileTémime : Histoire de Marseille de la Révolution à nos jours- Primat, 1999.