Marie-Noëlle HOPITAL a lu le Mouvement ouvrier provençal à l'épreuve de la Grande Guerre

LE MOUVEMENT OUVRIER PROVENCAL A L’EPREUVE DE LA GRANDE GUERRE (1909-1919)
La guerre de 14-18 a donné lieu à de nombreuses publications, expositions, commémorations,  mais le mouvement ouvrier n’a certes pas été l’aspect le plus étudié ; l’ouvrage  collectif coordonné par Gérard LEIDET, édité par SYLLEPSE et PROMEMO, approche l’histoire sous l’angle particulier de l’Union sacrée, pacifisme et luttes sociales. Le CIRA, Centre International de Recherches sur l’Anarchisme, y a largement collaboré. Parmi les auteurs, on peut citer Thierry BERTRAND, Colette DROGOZ, Guillaume DAVRANCHE, Charles JACQUIER, Françoise MOREL-FONTANELLI, Bernard REGAUDIAT et Jean-Louis ROBERT. La première partie concerne l’ensemble du pays, la seconde et la troisième sont  axées sur la Provence. Emaillé de notices biographiques sur les principales figures du mouvement ouvrier, abondamment illustré ( dessins de presse, reproductions d’articles, affiches, couvertures de revue, graphiques, photos de monuments aux morts…  ) le livre est une mine d’informations sur la période et une source de réflexions sur une période tragique et tumultueuse de l’histoire de France. Il éclaire les enjeux de l’époque, entre syndicalisme réformiste et révolutionnaire, entre repli nationaliste, patriotisme exacerbé et pacifisme internationaliste, militantisme qui promeut une lutte des classes sans frontières. Guillaume DAVRANCHE analyse le retournement de la situation, des déclarations et manifestations pacifistes, politiques et syndicales d’avant-guerre , à l’union sacrée prônée par la majorité socialiste et les leaders de la CGT, notamment Léon JOUHAUX, applaudi par l’écrivain Maurice BARRES, député d’extrême-droite, après son discours sur la tombe de Jean JAURES ! Frédéric GROSSETTI qui présente les militants socialistes marseillais, cite la rhétorique à l’œuvre :
« Il est heureux de crier bien fort qu’après avoir fait l’impossible pour sauvegarder la paix en présence de l’agression brutale de l’impérialisme allemand, le devoir de tous les socialistes est de défendre la République française qui porte dans ses flancs la république sociale, contre l’odieux kaiser prussien. Vive la République universelle ! A bas l’Empire allemand. »
Le bellicisme se fissurera cependant durant la guerre, mais restera majoritaire. Durant cette période, les ouvriers (français, étrangers, coloniaux ou prisonniers)  et les ouvrières ( 25% de femmes) vont être confrontés à des baisses considérables de salaires et à des conditions de travail  très pénibles pour participer à « l’effort de guerre ». Or , souligne Stéphane SIROT, ces années «  ne sont pas un temps d’atonie des luttes sociales », loin s’en faut. Après une relative accalmie, les grèves vont reprendre de plus belle en 1916 et 1917, et les femmes y tiennent un rôle très important. Les mouvements sont courts, souvent victorieux, et l’agitation sociale, très forte à Paris, gagne la province dans son ensemble et touche de nombreuses branches de l’industrie, malgré les risques très élevés de répression, de licenciement notamment, et pour les hommes français détachés à l’arrière, de retour au front. Les causes des mouvements sont diverses, salaires, horaires, solidarité… Un des mérites de l’ouvrage est l’accent mis sur les femmes dans le mouvement ouvrier ; si elles sont souvent frappées d’invisibilité , elles s’avèrent  très présentes dans le livre, à commencer par la photo de couverture. Colette DROGOZ leur consacre un chapitre intitulé « aperçus du mouvement ouvrier féminin des Bouches-du-Rhône pendant la Grande Guerre », et la chronologie recense de nombreuses grèves où les femmes sont à l’œuvre, dès 1915, en Provence : allumettières de Marseille, ouvrières de la manufacture de tabacs, de la sècherie de morue à Port-de-Bouc ou du lavoir à laine de la cité phocéenne. Puis en 2016, suivent des grèves dans une usine de munitions, une cartonnerie, un commerce de grains, en 1917 chez les chapelières et les ouvrières à domicile. A noter toutefois que les femmes, notamment les « munitionnettes »  seront renvoyées sans ménagement à leurs foyers après la guerre, tandis qu’émerge la « figure dominante du métallo (…) l’industrie métallurgique devenant quantitativement la plus puissante. » note  Stéphane SIROT.
Deux chapitres, particulièrement intéressants pour notre histoire syndicale, traitent du combat contre la guerre des instituteurs et institutrices syndicalistes. L’un, signé par Loïc Le BARS, fait le point  sur le plan national, l’autre, de Gérard LEIDET, se consacre à la lutte pacifiste chez les Marseillais-e-s. A noter que si les femmes, malgré leurs luttes,  n’occupent pas de fonctions dirigeantes dans l’ensemble du mouvement ouvrier, si  elles ne prennent guère la parole dans les assemblées ou n’écrivent pas d’articles, elles sont au contraire bien visibles dans le milieu syndical enseignant ; plusieurs d’entre elles ont des responsabilités et tiennent une place éminente dans l’histoire de cette période, notamment Marie GUILLOT,  Marie MAYOUX et Hélène BRION. Je citerai d’emblée l’introduction de Loïc Le BARS : « Pierre MONATTE a pu écrire de la Fédération nationale des syndicats d’instituteurs et d’institutrices (FNSI) qu’elle avait été, au sein de la CGT, la seule fédération «  restée fidèle durant la guerre à l’internationalisme ouvrier ». L’Ecole Emancipée, sa revue créée en 1910 à l’initiative d’Ismaël  François AUDOYE,  fut vite censurée. Le 3 Octobre 1914, Marie GUILLOT écrivait : « Pourquoi nous égorger mutuellement, Français, Allemands, Russes, Autrichiens, masse de gens qui demandent seulement la paix et du travail (…) La guerre n’est que la manifestation la plus formidable, la plus facile à constater aussi, de la barbarie moderne. ». L’Ecole Emancipée interdite, la corporation enseignante continua à résister en faisant paraître L’Ecole, puis L’Ecole de la Fédération, malgré les « ciseaux d’Anastasie ».  Les censeurs trouvèrent toujours à redire, un mot en allemand ou un poème de Victor Hugo suffisant parfois à déclencher leurs foudres. Un des aspects les plus significatifs  de l’engagement de ces éducateurs et éducatrices est exprimé dans ces quelques lignes de Marie et François MAYOUX : « ce que nous n’avons jamais accepté, ce que nous n’accepterons jamais, ce que nous repoussons du pied avec répugnance méprisante, c’est cette prétention du gouvernement de la République à nous transformer en agents politiques de la plus basse espèce, en propagandistes « anti-boches » qu’on voudrait nous voir jouer, en missionnaires de la haine la plus aveugle, enfin – honte et infamie – en bourreurs de crânes à l’usage de nos propres élèves. » Le couple MAYOUX assuma toujours une position qui lui valut non seulement la révocation, mais aussi la prison. Bien d’autres militantes et militants subirent perquisitions, arrestations, procès, détention, et perdirent leur poste, notamment Julia BERTRAND, Hélène BRION et Lucie COLLIARD. L’Ecole Emancipée, fut et demeura durant le conflit,  un « lieu de ralliement de l’opposition ouvrière à la guerre. »  En conclusion, Gérard LEIDET cite Pierre MONATTE : « votre Ecole ( la revue) est, si je ne me trompe, le seul organe syndicaliste-révolutionnaire qui ait su à la fois rester fidèle à son passé et paraître régulièrement durant ces mauvais jours. »
Il est impossible de rendre compte des multiples facettes d’un ouvrage qui évoque aussi la culture pendant la guerre ( théâtre populaire, chansons…) et  des domaines moins directement liés au mouvement ouvrier ; l’image d’un départ « la fleur au fusil » dans l’allégresse générale est mise en pièces, tout comme « la légende noire » des provençaux, injustement calomniés, qui auraient été  responsables des premières défaites. Joffre et le gouvernement avaient ainsi cherché à masquer leurs erreurs et leur impréparation face à la supériorité allemande. L’affaire du 15e Corps a été traitée ailleurs, mais le témoignage d’Yves HUMANN et l’analyse de JACQUIER sont remarquables ; Colette DROGOZ est allée  en quête des  rares monuments pacifistes de la région provençale, ceux qui tranchent avec la gloriole patriotique, dénoncent la guerre, ses horreurs et honorent ses victimes.  Ils sont photographiés et commentés.
Enfin, des notes de lectures et des repères bibliographiques complètent le livre. Charles JACQUIER mentionne Les sentiers de la gloire d’Humphrey COBB et le célèbre film de Stanley KUBRICK (1957), qui dut attendre 1975 pour être exploité en France. Dans la bibliographie, Gérard Leidet présente notamment les  Chansons contre la guerre : des lendemains qui saignent : 1914-1918 de Dominique GRANGE, TARDI, VERNAY, ainsi que Maudite soit la guerre, de Didier DAENINCKX et PEF, à l’usage des jeunes générations.
Cette histoire pourrait paraître lointaine, mais la lecture d’un tel ouvrage ne pourra pas manquer de susciter des parallèles avec notre début de siècle où les nationalismes se réveillent, où les murs se dressent à nouveau à l’intérieur même des frontières de l’Europe, où le Parlement français, presque unanime,  vote l’état d’urgence après les attentats sur le sol parisien
Marie-Noëlle HOPITAL