Trop jeunes pour mourir

Guillaume Davranche, Trop jeunes pour mourir (Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre 1909-1914), Montreuil/Paris, L’Insomniaque/Libertalia, 2014, 544 p., 20€.
L’année 2014 a vu, pour cause de commémorations de la Grande Guerre, nombre d’ouvrages paraître à ce sujet. Mais la question de l’attitude du mouvement ouvrier à la veille de la guerre n’a guère été l’objet d’attention, alors même qu’elle conditionne son devenir pour des décennies. Rappelons ainsi que Simone Weil estima que le 4 août 1914 marqua « la faillite de l’organisation des masses prolétariennes, sur le terrain politique et syndical, dans les cadres du régime ». Si tel est bien le cas, ce n’est pas rien et cela mériterait des analyses renouvelées mieux à même de comprendre tout à la fois les causes de cette faillite et la réalité que recouvre la permanence des mêmes sigles sur la longue période (parti socialiste, CGT, etc.).
Sur lesdites causes, le beau livre de Guillaume Davranche propose une plongée dans le mouvement ouvrier et révolutionnaire français des années qui précèdent la guerre et permet de mieux évaluer des évolutions entamées plusieurs années auparavant. Si un Alfred Rosmer avait largement documenté ces prises de position à la veille de la guerre et au moment de sa déclaration dans Le Mouvement ouvrier français pendant la Première Guerre mondiale (rééd. 1993), il ne s’était intéressé qu’aux semaines qui précèdent la déclaration de guerre. Le principal mérite du livre de Guillaume Davranche est de remonter dans le temps à partir de l’année 1909 et de suivre les évolutions et les recompositions des milieux ouvriers, syndicaux et révolutionnaires à partir de cette date. Généralement, on se contente d’indiquer que le syndicalisme révolutionnaire entre en crise à la suite de l’échec de la campagne pour les 8 heures et de la répression du ministre de l’intérieur Clemenceau après les grèves de Draveil et de Villeneuve-Saint-Georges en mai 1908. Il reste encore six ans avant la guerre, et ce sont ces années décisives pour le mouvement ouvrier et révolutionnaire que l’auteur raconte d’une manière très vivante, en évoquant les lieux, les grèves, les luttes, les institutions et les personnages de ce Paris ouvrier des années 1910. Il interroge aussi au plus près les recompositions internes du mouvement ouvrier et révolutionnaire. Ainsi, même si l’on connaissait la figure de Gustave Hervé et de son journal, La Guerre sociale, la lecture de ce livre permet de mieux cerner leurs évolutions qui les mènent, dès 1910, d’un radicalisme échevelé et d’un insurrectionnalisme affirmé à des positions plus conformistes et modérées. Le journal, qui avait été l’étendard de tous les révoltés, s’assagit progressivement et contribue au rapprochement entre le Parti socialiste et la CGT, et par là même à la normalisation de la confédération ouvrière. Mais c’est dans deux autres domaines que le livre innove le plus. D’abord, il suit tout au long de ces années l’histoire méconnue des jeunes militants qui formeront la Fédération communiste anarchiste et seront à la pointe de la lutte contre la guerre. Ensuite, il analyse d’une manière très fine les évolutions qui se font jour dans la CGT. Cette dernière entame alors un recentrage qui explique pour partie ses prises de position en août 1914, au-delà de la seule personnalité, contestable et bientôt contesté, de son secrétaire général, Léon Jouhaux.
En bref, un livre important, sinon indispensable, pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire du mouvement ouvrier.
Charles Jacquier